Outsider Art Fair
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Paris 2016

OAF Talks

"Il faut prendre le spiritisme au sérieux" prophétisait Michel Thévoz et il avait raison car une certaine forme d’art moderne (l’automatisme, le jeu, l’abstraction, le surréel, etc.) est née du spiritisme. En même temps qu’il prétend que « JE est un autre », Arthur Rimbaud, dans sa lettre à Paul Demeny en 1871, dit qu’il faut « être voyant, se faire voyant ». La création médiumnique, presque aussi ancienne que le mouvement spirite lui-même, ne l’a pas attendu pour tenter, justement, de « se faire voyante ». Pour retranscrire les messages de l'au-delà, les médiums ont toujours produit des écrits et des dessins. Mais ce sont deux éminentes personnalités littéraires et artistiques, Victor Hugo et Victorien Sardou, qui les font rentrer dans le champ de l’art à proprement dit - comme l’a soulignée l’exposition "Entrée des médiums" à la Maison de Victor Hugo à Paris en 2012 : « Si la science ne veut pas de ces faits, l’ignorance les prendra » déclarait l’auteur des Contemplations. Plus tard, en 1911, Augustin Lesage, mineur dans le Pas-de-Calais, a 35 ans lorsqu'il entend des voix au fond de la mine lui prédire une carrière de peintre : « Ce n’est pas moi qui fait de la peintures, ce sont les esprits » affirme-t-il avec prudence. Son succès fait des émules dans les milieux spirites du Nord, tel Victor Simon et Fleury Joseph Crépin. La plus emblématique des artistes médiumniques demeure cependant l'anglaise Madge Gill. À la même époque que Lesage et durant trente ans, elle accumule des centaines de dessins exécutés en état de transe. 

Paradoxe : aujourd’hui, le XXe siècle parait tout autant avoir été l’âge des médias que celui des médiums. L’exposition "Traces du Sacré" au Centre Pompidou en 2008 révélait l’œuvre d’Hilma af Klimt – bien qu’elle ait été exposée aux USA en 1985, près de 50 ans après sa mort. S’intéressant au paranormal, Hilma, au tournant des années 1880, entre en contact avec un esprit qui lui donne la mission précise de peindre des peintures « médiumniques ». Ces peintures, éxécutées dans un état de transe, ont pour but de transmettre un message spirituel aux hommes, et font partie intégrante de ce qu’elle appelle Le Temple : Hilma consacrera la majeure partie de sa vie à cette mission. En 1906, après 20 ans de vie d’artiste et à l’âge de 44 ans, Hilma af Klint peint sa première série de peintures abstraites, qu'elle lèguera à son neveu en spécifiant que rien ne devait être montré avant 20 ans après sa mort. Elle est aujourd’hui la coqueluche de la Serpentine Gallery, qui lui a consacré une grande exposition au printemps 2016, sous le titre « Painting the unseen ». Dans les années 50 et 60, la génération Beatnik expérimente à son tour de nouveaux modes d’être au monde pour percevoir son invisible spirituel : exercices de méditation, séances de transcendantalisme pour une meilleure connaissance de soi et épanouissement personnel sont les leitmotivs de la Beat Generation placée sous les auspices littéraires de Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William Burroughs. Dans ce Spiritisme nouvelle manière, pratiques spirituelles, soufisme, introspection, psychotropes et drogues permettent d’atteindre l’état de connaissance.

Mais qu’en est-il, au XXIe, des rapports entretenus entre l’art contemporain et l’art de la vision ? Si l’art médiumnique triomphe toujours dans l’art outsider et s’il a fait l’objet d’une recherche spécifique fructueuse dans les milieux psychiatriques, il a également envahi le monde – toujours un peu plus frileux – de l’art numérique et de l’art contemporain. Tandis que le LaM de Villeneuve d’Ascq par exemple conserve depuis janvier 2014 près de 3 500 documents (peintures, dessins, écrits, etc.) rassemblés par la Société Française de Psychopathologie de l’Expression de l’Art-thérapie, le créateur multimédia Stéphane Blanquet tisse ses rêves dans de grandes tapisseries électriques et Myriam Mihindou rend compte de la présence d'un esprit invisible en solarisant et en inversant ses photographies. Dans l’exposition Les Maîtres du Désordre en 2012 au Musée du Quai Branly, les inspirés de l’art sont comparés à des chamanes : "Élus par les esprits, la marginalité, l'extranéité, souvent l’ensauvagement, les maîtres du désordre témoignent de la légitimité de leur parole inspirée et du jeu sans fin du chaos et de la règle » écrit Jean de Loisy. Invité à présenter cet été au Palais de Tokyo son installation vidéo L’intervalle de résonnance, qui traite de la perception – scientifiquement impossible - par les Inuit de sons émis par les aurores boréales, le vidéaste et cinéaste Clément Cogitore réalise aujourd’hui des films où il explore les pendants rationnels et irrationnels de phénomènes insaisissables. De manière spectaculaire,  le 21 juin dernier à la Monnaie de Paris, dans le cadre de « Merci Raymond par Bertrand Lavier », le dit Bertrand Lavier, apôtre du ready-made, invitait les spectateurs à une séance de spiritisme « afin de toucher du doigt l'univers du fantôme de Raymond Hains ». Il s’agissait pour lui de rendre hommage aux liens que l'artiste avait tissés entre le quotidien, l'art, les sciences et le monde du subconscient. Esprit, es-tu là ?

Et si l’instauration d’un consumérisme raisonné entraînait le retour et le flamboiement de la déraison ?


Espace Parrainée

Self-Portrait With My Neuroses / Autoportrait avec mes névroses

Être conservateur de la Maison de Victor Hugo ne prédispose par à s’occuper d’Art Brut, mais la passion s’en arrange très bien ! L’exposition « Entrée des médiums », en 2012, avait déjà noué un premier lien.

Pour répondre à l’invitation de l’Outsider Art Fair, j’ai souhaité proposer un parcours personnel, en une sorte de jeu de dominos, reliant deux autoportraits névrotiques, de deux artistes liés à Victor Hugo : son neveu Léopold (1828–1895) et François Chifflart (1825–1901), le premier artiste dilettante et scientifique délirant, le second Prix de Rome mais looser caractériel… Léopold par son image en pharaon posé sur piédouche, comme une pièce de jeu d’échec, donne le thème de portrait-objet ; Chifflart celui de l’autoportrait collectif, entouré de ses névroses comme d’autant de figures de cauchemar.

 Deux autoportraits « borderline » qui nous font passer la frontière entre art officiel et Art brut « avant l’heure ». Allant de l’un à l’autre, une chaine de portraits de groupe hallucinés, d’autres de figures objets, oeuvres d’artistes d’Art brut « patentés », de Fernand Desmoulin, F. Sedlàk, Helen Buttler Wells, Josepha Tolra, Edmund Monsiel, à Hugo d’Alesi, Emile Hodinos, Camille Renault, Hans Hoffer. Façon de passer la frontière, mais en double sens, mais avec de multiples croisements : d’artistes académiques à autodidactes, de bourgeois à modestes, de rapins à médiums… Sous ce dénominateur commun du trouble ou de la névrose peut-être se dessineront les contours de ce que j’avais déjà appelé « la démocratie du merveilleux ».

Mais un tel alignement de doubles-six se joue mieux à deux, en allant piocher chez un complice. Au-delàde tout discours et de toute justification, ce parcours est un hommage amical à Bruno Decharme dont la générosité avec laquelle il fait partager sa collection – la collection Abcd Art brut – ne se dément pas. Au moment où il annonce le projet de dépôt de la collection, à Hauterives, chez le Facteur Cheval, c’est aussi une manière de lui adresser des voeux de succès…

Gérard Audinet



Franz Huemer (1924 - 2012)

L’art de Huemer est surtout connu auprès des amateurs autrichiens et suisses. Fils de cheminots, Franz Huemer a grandi dans une ville médiévale de l’ouest de l’Autriche, près de la frontière avec le Liechtenstein et la Suisse. Enfant, il était fasciné par la nature et adorait observer les animaux. Il n’a cependant pas complété l’école primaire et mis un terme à plusieurs stages professionnels en raison de difficultés à communiquer avec les autres. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il a oeuvré à la construction de ponts et de routes pour les Allemands avant d’être fait prisonnier par les forces françaises et torturé. Il a fait plusieurs tentatives d’évasion pour être à chaque fois repris. Plus tard sujet à des crises hallucinatoires, il a été placé dans un hôpital psychiatrique où il voyait en ses médecins des démons. Fervent catholique, il a développé une method pour entrer dans des transes extatiques.

Après s’être rétabli, Huemer a entrepris ses premières sculptures, inondant la maison de ses parents de ses oeuvres, dont sa toute première, une madone. Il a suivi des cours de sculptures sur bois près de sa ville natale et commence à percevoir, à travers des racines tordues et autres formes naturelles, ce qu’il croyait être des visages sur des feuilles de papier. Les signes de cette autre réalité, dissimulée dans le familier et au-delà du visible, allaient devenir la matière première de l’art atypique de Huemer.

Au fil des ans, Huemer a produit un large éventail de sculptures et d’oeuvres sur papier, notamment des dessins réalisés sur des photocopies de photos de nature, dans lesquels il révèle des formes cachées. Dans ses pièces sculptées, des têtes, des visages et des mains émergent des torsions et protuberances des racines d’arbre pour prendre des poses étonnamment expressives : ces excroissances étrangement humaines de la nature suggèrent bras, épaules, jambes et autres membres.

Le travail de Huemer a été reconnu de son vivant par le célèbre commissairesuisse Harald Szeeman (1933-2005), qui l’avait inclus dans son exposition itinérante « La Suisse visionnaire » avec des artistes comme Klee, Wölfli, Giacometti et Tinguely. Szeeman a tenté de convaincre Huemer de vendre ses oeuvres, mais ce dernier a toujours refusé, à quelques rares exceptions. Ses oeuvres ont été exposées dans des institutions prestigieuses, dont le Kunsthaus de Zurich (1991, 1997), le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía de Madrid (1992), le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (1997) et la Kunsthalle de Düsseldorf (1992). En Suisse, Huemer a bénéficié d’une exposition individuelle au Aargauer Kunsthaus de la ville d’Aarau (1983) et au Kunstmuseum Thurgau dans l’ancien monastère de Kartause Ittigen (2010). L’artiste autrichien Ernst Fuchs (1930-2015), associé à l’Ecole de Vienne du réalisme fantastique, a été un fervent admirateur et défenseur de l’oeuvre de Franz Huemer.


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